lundi 13 février 2012

La Saint Valentin, je ne l'ai jamais fêté avant le 2005. Mais depuis je me rattrape



Déjà un an que la famille est installée au Liban. Un an pour découvrir ce pays si beau et si étrange. 
Dès le premier jour, l’impression d’être chez soi. 
La même mer, les mêmes paysages que de l’autre coté de la méditerranée et un peuple si accueillant. 
Pourtant rapidement je ressens que ce pays restera toujours insaisissable. Les cœurs qui s’épanchent ne révèlent pas tout. Au delà des récits que nous font nos amis de leur guerre, il reste un indicible. 
Combien de fois, je suis restée interdite devant ces histoires horribles. 
Racontées sur un ton d’humour pudique, elles sont soutenues par des regards aigus qui cherchent dans mes yeux une lueur de compréhension pour tout ce qui n’est pas dit. 
Ils me l’offrent leur Liban avec sa beauté, son art de vivre, son passé si riche, ses larmes, son sang et sa fierté bafouée. Moi je prends tout, avec l’humilité de celle qui reçoit un cadeau qui n’a pas de prix. 
Le temps est passé sur ce pays éventré par la folie. Mais les blessures pansées saignent encore, sous une chape de plomb qui étouffe les énergies et les espoirs. 
L’avenir est ailleurs et la diaspora jour après jour voir ses rangs grossis de la jeune sève libanaise. 


Je suis là à réfléchir, lorsque vers 13 heures un ami m’appelle pour avoir des nouvelles de mon mari. Il n’arrive pas à le joindre. Un autre ami me contacte dans la foulée pour la même raison. Agacée par ces gens qui me prennent pour la secrétaire de mon mari, je tente à mon tour de le contacter et je lui laisse un message sur son portable. Je m’apprête à retourner à mes chères études quand je reçois un appel de ma mère restée en France. Une bombe a explosée à HSBC. J’allume la télévision. L’horreur …devant moi. 
Le bâtiment de la banque dévasté. 
J’essaye de téléphoner à Philippe. Sur le fixe rien, sur le portable rien. Et là, l’angoisse qui monte jusqu’au cri. Oh mon dieu, pas ça ! Oh mon dieu, pas ça ! Je reste pliée en deux par une douleur indescriptible et je crie... Cela dure, je ne vois plus rien, le noir, le noir et la douleur. Soudain le téléphone sonne. Quelqu’un me parle, je ne comprends pas, je n’entends pas. Je veux qu’il raccroche, j’attends que Philippe appelle. « Libérez la ligne ! ». Pourtant quelques secondes plus tard, je comprends que l’on a vu Philippe en vie… Il est vivant…. Tout va bien. 
Pendant quinze minutes j’ai expérimenté la souffrance absolue de la perte. Ces quelques minutes m’ont paru des siècles ou plutôt une faille, un temps qui ne s’écoule plus, le trou noir... Enfin Philippe me joint, il n’est pas blessé, juste des égratignures et je le supplie de rentrer. Je veux le voir, le toucher, le sentir. Je veux mon mari que j’ai cru perdu, ma moitié dont j’ai cru être amputée. C’était ça la douleur, c’était comme une amputation. 
C’était animal. 
Puis les appels incessants des amis qui veulent des nouvelles. Et toujours la même réponse. Philippe va bien. Tout le monde va bien. Ça va. 
Les images de corps noir et fumants… Les pleurs et les cris à la télé, je les sens en moi, je les vis. C’étaient les miens quelques minutes plus tôt. A nouveau, la détresse des Libanais devant le Mal. On sait maintenant que la bombe était pour Hariri. Ils ne l’on pas raté. Un trou béant dans la chaussée comme un ventre arraché, martyrisé. 
Les travellings : la banque dévastée , dix mètres, vingt mètres, cinquante mètres, le trou fumant. 
Ils auraient pu tous mourir. Près de la banque, il y avait un immeuble abîmé par la guerre et qui faisait « tache » dans ce quartier reconstruit, luxueux et pimpant. Ce coup ci, il est irrécupérable mais il a sauvé bien des vies en ralentissant le souffle de la bombe. 
Philippe ne rentre pas, il rassure, il organise la fermeture des locaux, évalue les dégâts avec quelques collègues. 
Je suis fière de lui. Quel cran ! Mais je voudrai le voir. J’essaye d’être aussi courageuse que lui et je continue de mon coté à rassurer au téléphone avec un calme apparent. C’est fini, tout va bien. 
Les enfants rentrent de l’école, ils n’étaient pas au courant. Quel bonheur de pouvoir leur annoncer la bonne nouvelle. Une bombe horrible mais Papa va bien. Tout va bien. Mon aîné arrive à son tour, le visage grimaçant. Je l’attends devant la porte en souriant et son regard se rempli de larmes de soulagement. Il a eu si peur lui aussi. Sa pudeur lâche, les nerfs lâchent. « En remontant, je me disait, je ne serai peut être plus jamais heureux ». 
Sa rage et sa colère déferlent sur ceux qui lui ont fait si peur. « Vas y hurle, ça fait du bien. Mais ne crie pas contre les Syriens, ils ne sont pas tous responsables. Regarde devant chez nous ceux qui travaillent dans le chantier. Ils n’y sont pour rien eux. » 
C’est l’horreur, mais tout va bien. Ce n’est pas passé loin. Juste le souffle, juste à coté. On a eu de la chance. 


Philippe rentre enfin et la séance « gros câlins » avec les enfants dans l’entrée, a un goût étrange. Il n’est pas là. Il est encore là bas. 
Immédiatement, je le fourre dans la voiture, direction l’Hôtel Dieu. Je veux le guérir. Je veux effacer ça. Je ne l’ai pas protégé, je n’étais pas là. C’est fini, c’est fini. 
Les docteurs sont charmants, Philippe sourit et plaisante. Tout va bien. Son costume est déchiré, sa chemise pleine de sang mais pas de bobo. Il est passe à travers. 
Nous rentrons à la maison. Je suis dans du coton. Philippe appelle X Y puis Z. Rien de semble pouvoir l’arrêter sur sa lancée. Il faut qu’il parle à ceux qui étaient avec lui. Et moi je suis à coté, à l’écart. Je suis prête à l’aider à l’écouter mais je suis inutile. On s’endort l’un à coté de l’autre. Je ne l’ai pas retrouvé, il n’est pas encore rentré. Malgré tout, tout va bien. 
Le lendemain, c’est surréaliste. Philippe passe la matinée au téléphone pour prendre des nouvelles des uns et des autres et pour en donner aux uns et aux autres. Les enfants et moi, nous regardons la télé. Les premières bougies vacillent sur le lieu du drame et la colère enfle. Joumblatt accuse et le Liban pleure. 
La journée n’en finit pas, rythmée par les images du drame qui passent et repassent sans cesse. 
Le deuil national est annoncé et les enfants ne savent pas quoi faire de leur peau dans ces moments ou l’on reste hébété, ou l’on ose plus rien faire. Il semble que plus rien ne sera jamais pareil et pourtant l’avenir est encore loin et on reste embourbé dans un présent ineffable. 
Philippe est retourné à la banque pour voir s’ils pourront retravailler dès Vendredi, à la fin du deuil. Moi, je fais les courses et comme les enfants, j’essaye de m’occuper. Lorsque Philippe revient, je l’écoute. Encore des coups de fil, ce n’est pas fini. Il n’est toujours pas rentré. Les enfants n‘en peuvent plus. Je les autorise à aller au centre de jeux informatiques car Philippe et moi sqwatons la TV et je veux qu’il soit au calme. 


Une heure plus tard je les entends rentrer. Puis un cri… deux cris. Immédiatement un signal d’alarme embrase mon esprit et je bondis. Ma petite dernière est dans les bras de sa sœur, le visage couvert de sang. Elle est tombée en courant. 
Le temps accélère sa course brusquement. A nouveau, l’urgence. 
Du calme, ne pas affoler les enfants. « Ce n’est rien, laisse moi voir ». Horreur, je vois son crâne dans la plaie du front. Pas de panique, il faut retourner aux urgences. Mon bébé sur les genoux. « Parle à maman ». Allons, ce n’est rien, juste un bobo, rien de grave. 
Puis les points de suture. « Mon bébé, maman est là. » 
Décidément c’est la semaine des émotions fortes et autour de nous les Libanais pleurent. Et la bonne pleure aussi maintenant. Elle a reçu de mauvaises nouvelles des Philippines. Je calme, je rassure. Tout va bien. Cette fois, je vis la crise différemment car j’agis. Je peux faire quelque chose, je ne suis pas la spectatrice impuissante d’un drame. Cet accident m’a sauvé du marasme, j’ai retrouvé ma place dans le temps, je vis à nouveau. 
Je retrouve ces quelques phrases qui m’ont toujours aidé à avancer : 
« Soit forte, tu n’es pas la plus à plaindre. Y a pas mort d’homme donc tout va bien. » 
En fait Harriri est mort et le Liban l’enterre. Musulmans, druzes, chrétiens, ils sont tous là mais ce n’est pas mon histoire. Je me replie sur ma famille, nous allons dépasser ces mauvais moments ensemble. Je regarde le peuple libanais, leur émotion, leur union dans la peine et la colère et même si je suis émue, je veux passer à autre chose. Je veux effacer ces jours d’angoisse. Il n’est pas possible de revenir en arrière mais il faut avancer. 
Je ne veux plus parler à Maman. Lui dire quoi ? Philippe est « Yanni », Héloïse est défigurée, le Liban crise. Impossible. Alors, l’écouter me dire de faire attention. Que croit-elle. Je pare à droite, à gauche. Et quand j’essaye de lui communiquer mon espoir dans l’avenir du Liban où l’histoire va peut être basculer. Elle ne voit que les risques. Je ne suis pas sur la même longueur d’onde. D’ailleurs je suis seule sur ma longueur d’ondes, décidée à continuer malgré tout. 


Seulement quatre jours depuis l’attentat mais il me semble que cela dure depuis des semaines. Philippe part au travail pour vérifier l’avancement des travaux à la banque. Demain ils pourront travailler, mais la déco est minimale. Je descends chez le fleuriste et j’achète des azalées blanches dans des pots rouges pour donner un peu de chaleur à ces bureaux démolis. 
Les nouvelles des employés sont bonnes mais ils sont sonnés. Je voudrai tellement leur redonner l’espoir et l’énergie. 
Depuis l’attentat, le temps est épais, il passe de façon étrange. Par moment dans l’urgence, il s’accélère et s’emballe et dans les périodes d’accalmie, il n’en finit plus de s’écouler comme en attente de la prochaine crise. 
Les bougies s’accumulent devant la banque et au pied de la tombe de Hariri. 
Je suis fière des enfants qui ont su adopter une attitude digne et discrète face à leurs camarades qui sont eux aussi choqués par l’attentat. Pour nous, tout fini bien puisque Papa est sauf mais pour eux c’est le cauchemar qui recommence et le spectre de la guerre qui resurgit. 
Le temps est-il un éternel recommencement ? 




Déjà une semaine … ? 
Une manifestation géante part de la banque pour rejoindre la tombe d’Harriri. 
Je suis devant la télé, emportée par les images. Les croix et les corans ensembles qui réclament le départ des syriens. Pourvu que cela se passe bien. C’est génial. La situation familiale est stabilisée et je me sens enfin disponible pour les autres. Eux aussi, ils sont décidés à avancer malgré tout et à transformer l’horreur en espoir. 
Je pars avec Héloïse faire les courses au supermarché en me disant que je vais préparer cette semaine de bons petits plats pour requinquer tout le monde. En sortant du magasin je me trouve coincée dans le flot des voitures qui viennent du nord pour aller à la manifestation. Quelle ambiance. Des drapeaux partout, les klaxons. Je leur fais des signes d’encouragements et leur dit de faire attention à eux. On vit vraiment une période incroyable. 
Tous les soirs, les libanais se rendent sur la tombe de Hariri pour réclamer le départ des syriens. Ce soir nous irons Philippe et moi. Ca y est, je le retrouve maintenant, l’osmose est rétablie. Enfin ! Je fais peut être l’enfant gâtée mais cette ambiance de cohabitation commençait à me faire flipper sérieusement. Lui aussi a dépassé la crise même si jamais je ne saurai ce qu’il a vécu et ressenti. 
Le Liban se couvre d’écharpes blanches et rouges et je repense à mes bouquets d’azalées. Le choix des couleurs était prémonitoire. Maintenant nous nous sentons Libanais. Leur histoire est devenue la notre et nous nous laissons emportés dans la vague d’espoir qui emporte ce peuple malgré la peur et les réminiscences d’un passé encore si vivant. 
Les libanais ne lâchent pas. Ils continuent à manifester. Demain, ils feront une chaîne humaine. On attend tous lundi avec impatience. Le parlement doit voter la confiance au gouvernement. 
Lundi, la journée s’écoule lentement. Tous les magasins sont fermés et les enfants consignés à la maison occupent ces longues heures d’attente en faisant des révisions. Philippe est scotché à la TV libanaise et moi je jardine pour m’occuper. 
Vers 6 heures, la nouvelle tombe, Karamé a donné sa démission. Mabrouk les Libanais. C’est une première victoire. Nous sommes ravis et une fois les enfants couchés, on fête ça avec des cèpes et des gésiers confits. 
Les images de liesse sont enthousiasmantes et on ne lasse pas de voir et revoir la foule qui couvre la place des Martyrs rebaptisée « place de la Liberté ». 




Mais soudain, le temps dérape. Devant la maison, des cris remplissent la nuit. 
Mon sang ne fait qu’un tour, je cours dehors et vois des hommes qui en matraque un autre. Pas le temps de réfléchir, je me précipite en hurlant : « Khalas ! » et je m’interpose. Philippe me suit et les hommes détalent vers leurs voitures. 
C’est le gardien syrien du chantier en face. Il est blessé et terrorisé. Haram ! 
Le temps de prévenir des amis qui arrivent immédiatement pour garder les enfants et nous partons à l’Hôtel Dieu. Il faut que je pense à leur demander une carte de fidélité. 
Quelle soirée. 
Quand va donc s’arrêter cette succession de crises. A nouveau le temps se dilate. En quelques minutes, il peut se passer tant de choses. 
Le gamin est bien contusionné mais il n’a pas de blessure grave. Pour nous, la fête est un peu gâchée et notre symbiose avec les Libanais est un peu moins forte. Mais bon, il y a des fous partout. Allez « Mabrouk » quand même les Libanais. 
Dés le lendemain, les Syriens ont repris le travail devant la maison. Incroyable. Je pensais qu’ils rentreraient en Syrie après la ratonnade de hier soir mais il faut bien gagner sa vie. C’est vraiment moche. J’espère que les excités de hier ne vont pas recommencer. 
Comme le dit mon jeune fils: « Il se passe toujours quelque chose au Liban.» 


Déjà 6 mois se sont écoulés depuis les événements et les vacances nous ont ramenés de l’autre coté de la méditerranée. Il est 5 heures, et le calme règne autour de moi dans la fraîcheur du matin catalan.
Sur le mur devant moi un gecko avance vers la lampe à la recherche d’insectes nocturnes hypnotisés par la lumière. Ici on pense qu’un gecko dans la maison est un signe de bonheur. Pourtant les mouettes hurlent dans le silence. Un sentiment d’urgence m’a réveillé, le malaise monte au son de leurs pleurs. Sur qui ou sur quoi pleurent-elles. Pour qui ce déferlement de larmes. Elles se lamentent peut être sur ces humains qui traversent l’horreur, s’habituent à la haine et aux meurtres, survivent à l’incompréhension et à l’injustice. 
Apres ces jours de folie, la vie a continuée, ponctuée par les attentats réguliers, les jeux politiciens. Les syriens ont quittés le Liban, et les élections qui ont laissées un sentiment étrange d’inachevé dans les cœurs de ceux qui attendaient tant de ce départ. Tout n’est pas réglé. Les problèmes politiques et économiques sont encore là. 
Trouveront-ils la force de continuer à espérer des temps meilleurs. 
Et soudain le clocher du village sonne six coups et ramène la paix dans l’aube naissante. 
Les mouettes cessent leurs lamentations et les passereaux remplissent l’air de leurs chants assourdissants. Ils célèbrent un jour nouveau. Leur gaîté indécente remplace les pleurs de l’aube. 
Apres tout, ils ont raison. La vie continue et elle est belle, malgré tout. 
De ces périodes troublées, il ne reste que ces impressions face au temps qui passe. Le temps qui se dilate dans les moments de crise et qui épaissit dans l’attente. Le temps qui passe et qui nous ramène insidieusement en arrière lorsque les événements se répètent. Mais pourtant le temps qui passe et passera encore sur les hommes. 


Beyrouth, le 6 novembre 2005 

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